THE BLUE NILE, HAUT DÉBIT

Mauvais timing – voilà que Pitchfork me grille la politesse, à quelques jours près. Pour expliquer ma brasse de retard, j’ai envie de blâmer les pyramides de pâtés ou de Ferrero Rochers et l’ennui des fêtes, lesté de nihilisme1. Je n’avais absolument pas anticipé l’accalmie dans la trombe de chanteuses lyophilisées, non plus que dans l’écoulement visqueux de Trap/EDM, encore moins l’assèchement du torrent de garage psycho usé, et surtout pas en faveur d’un semi-obscur trio écossais de new wave atmosphérique.

Ceci dit, comme le puissant organe américain a choisi de s’attarder sur le très acclamé deuxième album du groupe, Hats (1989)2, et que ça m’emmerdait d’en parler, je vais pouvoir prendre faîte et cause pour leur opus inaugural, A Walk Across the Rooftops.

Montage-photo d’après la pochette de A Walk Across The Rooftops

Note du rédacteur : Après les joyeux drilles de The Wake, c’est Glasgow, again. Et une fois de plus, on écopera d’un regard partiel ; point d’article-fleuve, riche en alluvions universels, pharaonique de fertilité objective. Et pour cause, on préfèrera naviguer à vue entre vénération prolixe pour la source et dédain chiche pour le delta. Histoire de s’arrêter avant l’amer3.

The Blue Nile, rapidement, c’est trois amis de fac à la fin des années 70 : P.J., Paul et… Robert. Ils ne se connaissent pas trop mais décident de jouer ensemble. Bla. Trouvent pas de batteur donc boîte à rythmes. Bla bla. Leur premier label fait faillite immédiatement après la sortie de leur premier single, I Love this Life (1981). Mince, mais bla bla bla. Ils continuent de leur côté, consumés par le flamme de la création. C’est par l’entremise de leur ami et génial metteur en son Calum Malcolm, avec lequel ils peaufinent leurs démos, que l’histoire s’emballe enfin4. Ce dernier qui teste du matériel dans son studio pour le compte de la société Linn5 (sorte de Bang & Olufsen britannique basée à Glasgow) fait écouter ces élégantes esquisses à ses représentants, qui, tombés en amour, proposent au trio de signer sur le nouvellement créé Linn Records, notamment dans le but de mettre en valeur l’excellence de la platine dernier cri de la firme, la faramineuse Sondek LP12Anecdote savoureuse : on raconte que n’ayant pas le téléphone, les jeunes gens mirent neuf mois à leur répondre. Mais on ne parle pas de haute-fidélité pour rien… Tout se finira bien. Marché conclu.

L’album sort le 30 avril 1984. Il se compose de 7 chansons, parmi lesquelles je tamise cinq classiques insubmersibles : A Walk Across the Rooftops, HeatwaveAutomobile Noise et les singles Tinseltown in the Rain et Stay. Les deux qui restent sont bien inspirantes ; plantées elles aussi, de bosquets de papyrus tressé à la drum machine gracile, décorées de plaquettes de métal semi-précieux charriées ici et là, d’amulettes par poignées, qu’on agite. Et avec ça, sincères comme c’est pas possible. MAIS, elles sont déjà porteuses de ce qui annonce la suite, que je goûte beaucoup moins ; volutes lentement balochées, louches et poussives aux entournures, que je ne serai sans doute en mesure d’apprécier à leur juste valeur que venu le temps de mon abonnement à Mojo magazine. D’où ce malentendu dont on n’osait pas se méfier…

Phil Collins sort d’un lac paisible, façon Loch Ness. Effrayant.

… THE SUPER CLEAN SOUND OF THE BLUE NILE’S DEBUT WALK ACROSS THE ROOFTOPS IS SAID TO HAVE INSPIRED PHIL COLLINS6.

Après une telle affirmation, bonne chance, mec. Rame, rame donc.

Blague à part, oui, autant dévoiler sans trembler les true colours de The Blue Nile, c’est super clean. D’ailleurs, pas un article sans qu’on évoque leur supposée névrose audiophile. Tout ici est tellement soigné – pour le meilleur et parfois pour le pire – qu’en comparaison ce cher (audio-) Phil sonne comme The Fall, c’est dire. Si l’on rajoute à cela leurs quatre albums en 25 ans (leur dernier, High, date de 2004)… On tient une égérie incongrue à défendre ces pages. Et pourtant, on dit que ces manières d’aquarelliste sont nées d’une réelle incompétence technique plutôt que du terreau prog bien huileux craspec des seventies, avec ses spasmes virtuoses en guise de gros zob rutilant. Voilà l’atome crochu.

Are we rich or poor ? Does it matter anymore?

Drôle et magnifique idée de dissimuler ses crevasses dans le plus simple appareil plutôt qu’à l’ombre d’une double grosse caisse, d’un mur du son pour se faire justice, de distorsions écumantes. D’autres l’ont fait. Dans le lit de mes neurones sinueux, c’est ça l’attrait et l’énigme, la facette grisante de ce disque. On y pénètre libéré des questions du genre ; « Qu’est-ce que ça aurait donné si t’avais mis plus de compression ? Ou rajouté de la six cordes ici, une spatialisation bien large » – et tant d’autres foutaises incontinentes qui se déversent sur le mentons des hobbyistes de la sonorisation.

D’une seconde à l’autre, on retient son souffle, en équilibre sur un filin très ténu entre proto-dream pop miraculeuse, extatique, osseuse, et divagations quasi Michael Boltonienne, coiffées de panaches flétris. Heureusement que les textes sont splendides, mais ça ne suffit pas toujours.

Un piano poignant, une basse à la coule, Japan-isante, la petite flore percussive décrites plus haut, et cette voix : bolide de zéro à cent en quelques secondes et jamais aussi bouleversante que dans un étroit écrin pop, Tinseltown In the Rain ou Stay en sont les preuves éclatantes ; leurs écailles de funk blanc, frottées jusqu’à l’aube, sauf que là, personne ne Get Lucky. Cette voix qui me semble souvent gâchée hors de ces carcans rigides, foisonnant sans tuteur dans son prétendu « élément naturel », à savoir la rengaine dont on a trop soupé, qui fait jazzer le tourment, à petites touches. D’accord pour les aquarelles, mais au service de sujets qui tonnent, de tempêtes, même dans un verre de Glen Moray, infimes mais jamais lavasses.

Why did we ever come so far ? I knew I’d seen it all before

Plus tard dans leur carrière d’ailleurs, ne surnageront souvent à mon sens que ces affluents modestes, ces peines crues emmaillottées comme de menus trésors, dans la vitrine, plus tout à fait sublimes, rarement saillants, juste clic clac, voilà. C’est tout vu7. Finis les tourbillons sournois, l’ébullition, seulement l’eau qui dort à poings fermés.

Comme je disais en amont, j’aval pas… C’est plus fort que moi. Mais rien de trop grave tant on trouve sur ce premier effort la portion ultime de ces insouciances grises, des bises estivales, des pintes remplies moitié-moitié de giboulée et de soleil, de celles qui n’existent qu’en rêve et là-haut, dans les brouillards calédoniens, éternellement re-germées, re-soufflées, re-servies à la moindre baisse de régime – comme peut-être, en ce mois de janvier qui n’en finit plus, au détour d’une flânerie solitaire, d’une micro-seconde de lucidité, que sais-je encore ?

Et aimer follement ce groupe, warts and all, comme on dit ici, c’est aussi la joie veule, purement cérébrale, de s’émerveiller pour des gars formidables, authentiques puits de perfectionnisme, ouais, mais également de discrétion et de classe ; furieusement à contre-courant des onanismes de cet d’art qu’on exerce comme un piètre métier8. Au cas où, au-delà de toutes les réserves un tantinet pédantes, les pudeurs d’indie kid attardé, poignait quand même un peu envie de le crier sur tous les toits.

BlueNile3


1 À ceux que ça démangerait de me faire remarquer que la plupart de mes clins d’œil vaseux sur l’Égypte concernent davantage le Nil Blanc, j’ai trois choses à dire : 1) Soyez sympas, laissez donc le garçon s’amuser. 2) Ces considérations hydrologiques devraient vous en boucher un coin : « Le débit du Nil Bleu atteint son maximum pendant la saison humide (de juin à septembre), pendant laquelle il fournit deux tiers du volume du Nil. Bien que plus court que le Nil Blanc, 59 % des eaux qui atteignent l’Égypte proviennent du Nil Bleu. » 3) Sachez enfin que : « La zone du Nil que l’on appelle la Nubie et qui appartient aujourd’hui en partie au Soudan, était durant l’Antiquité le siège de trois royaumes koushites. (…) Chacun de ces royaumes était fortement lié par la culture, l’économie, la politique et le système militaire à l’Égypte antique. Les deux pays menaient une compétition rude. Les rois nubiens eurent le dessus pendant près d’un siècle notamment durant la XXVe dynastie pharaonique qui a la particularité d’être uniquement nubienne, originaire du royaume de Napata. (…) La fin de la domination de l’Égypte par la Nubie est due à l’invasion assyrienne de -656. C’est évidemment sur l’illustre XXVdynastie que je m’appuie pour enjoliver mon texte. Sources :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Nil_Bleu ; https://fr.wikipedia.org/wiki/Pyramides_nubiennes

2 Si vous ne deviez en écouter qu’une : https://www.youtube.com/watch?v=tNgSwtRqLmg&list=PLgtOYAIvc8d3X5W8e1Hcwnl6PlH90QIMl&index=2.

3 À l’heure où je fignole mon deuxième album, je devrais modérer cette mauvaise lubie : « le premier album, puis rien d’autre après ».

4 Les histoires ont tendance à fluctuer mais j’ai choisi celle-ci. Je vous laisse vous dépatouiller avec les différents évangiles.

5 À ne pas confondre avec Linn Electronics, fondée par Roger Linn, et à qui l’on doit de très légendaires boîtes à rythmes, dont celle-ci : https://www.youtube.com/watch?v=ofKyPTXt5co

6 https://www.popmatters.com/166769-at-the-source-of-the-blue-nile-an-interview-with-paul-buchanan-2495788345.html + Ailleurs, on apprend que Peter Gabriel et Rickie Lee Jones comptaient également parmi leurs méga fans, fichtre.

7 Je pense particulièrement aux deux derniers disques du groupe Peace at Last (1996) et High (2004), et Sacrilège, le ver est quand même déjà dans la pomme sur Hats. Mais je suis sûr que vous ne lirez pas si loin dans les notes et pas en si petit…

8 Prenez-en de la graine, bardes modernes : http://www.magicrpm.com/entrevue-24-01-13/

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